LE 13 INFORMÉ

À LA PÊCHE AUX INFOS

À La Busserine, les habitants attendent encore le désenclavement

Kaled se rendant à l’arrêt de bus Raimy la Busserine, 13014.

Partager :

Dans le plan “Marseille en grand”, l’amélioration du réseau de transport est soutenue à hauteur d’un milliard d’euros par l’État, dont 256 millions d’euros de subventions. Un projet colossal qui a pour principale ambition de désenclaver les quartiers nord. Sur le terrain, l’aménagement ne va pas faire gagner du temps aux habitants.

Il est 8h, Josiane 84 ans et sa fille Fatiha, 60 ans, attendent le bus en face du collège Édouard Manet dans le 14e arrondissement de Marseille. Elles ont rendez-vous chez l’opticien à Saint-Barthélémy. Pour s’y rendre, rien de plus simple, elles ont même le choix entre deux bus. Le trajet ne devrait pas durer plus de 8 minutes. Après 5 minutes d’attente, il est déjà là. Josiane engage le pas et rentre son bras pour s’accrocher à la porte qui s’ouvre. À peine avons-nous le temps de les remercier et de leur demander leurs âges que le chauffeur ferme aussitôt les portes sur cette arrière grand-mère. Laissant Josiane et Fatiha sur le trottoir. Décontenancées, nous frappons à la fenêtre espérant que le chauffeur s’arrête. Ce ne fût pas le cas. Une minute seulement aura suffit à agacer ces habituées des transports, qui nous confiaient plus tôt que “c’est plus facile de se déplacer dans les quartiers que dans le centre ville. Ici on est mieux desservies !”. Un optimisme qui cache une réalité plus complexe.

Dans le cadre du développement du plan “Marseille en grand”, les transports marseillais seront bientôt presque totalement réinventés. Parmi les nombreux projets impactant les mobilités des habitants, on note l’extension du réseau de tramway du sud vers le nord. Les travaux s’effectueront en deux temps. Dans un premier temps, le tramway T3 sera étendu au nord sur 1,8 km entre Arenc et Capitaine Gèze, et au sud sur 4,4 km entre la place Castellane et la Gaye. Dans un second temps, ce même tramway sera étendu au nord sur 7,1 km entre Capitaine Gèze à La Castellane, et au sud sur 1,5 km entre La Gaye et La Rouvière. La mise en service de cette seconde phase est annoncée dans le communiqué officiel de la métropole Aix-Marseille-Provence, en charge des transports, pour 2029. Dans ces mêmes lignes, on peut lire que l’objectif est de “permettre le désenclavement de nombreux quartiers prioritaires aujourd’hui peu accessibles en transports en commun”. Concerner les quartiers nord. C’est d’ailleurs la principale raison pour laquelle l’État a accordé une enveloppe d’un milliard d’euros pour la mobilité du plan “Marseille en grand”. 80% de cette somme sont des subventions directes que la ville de Marseille n’aura pas à rembourser. Subventions également utilisées pour l’extension d’une autre ligne de tramway, celle du T2, censée relier le boulevard Longchamp à la place Burel.

Selon le média local Made in Marseille, la mise en service de ce tronçon pourrait être effective en 2028. Dans un second temps, le tracé de ce tramway pourrait s’étendre jusqu’au Merlan, dans le 14e arrondissement. Mais cette deuxième phase, avec un terminus au Merlan, n’est pas inclus dans le plan “Marseille en Grand”. Un circuit de cinq kilomètres encore incertain que Burhanettin attend pourtant bien plus que l’extension du tramway T3 jusqu’à La Castellane. Pour ce retraité de 68 ans qui prend le bus deux fois par semaine depuis la station Théâtre du Merlan, les virées à La Canebière entre amis ne s’organisent pas plus de deux fois par semaine. “Je prends le bus jusqu’à Saint Just, puis le métro jusqu’à Canebière. Pour se retrouver entre collègues et faire quelques magasins, c’est assez pratique ! Je mets entre 20 et 30 minutes”, calcule-t-il. Derrière nous, le temps d’attente pour son bus s’affiche sur l’écran : sept minutes. Quelques minutes qui sont loin d’être désagréables à neuf heures du matin pour le Marseillais qui ne se rend pas quotidiennement dans le centre.

Le T3 ne débordera jamais vers les 13e et 14e

L’idée d’un tramway qui relierait Merlan à la gare Saint-Charles séduit bien plus Kaled. Le jeune Marseillais quitte tous les matins le 14e arrondissement où il habite, pour rejoindre la gare. “Je suis étudiant à Aix-en-Provence alors je n’ai pas le choix”, regrette le jeune homme de 22 ans. Un tramway neuf, direct et régulier, bien sûr qu’il trouve l’idée ingénieuse ! Sans compter l’argent qu’il ne dépenserait plus les week-ends dans les parkings du centre-ville marseillais. Je prends la voiture pour sortir le week-end en semaine parce qu’il n’y a pas vraiment d’autres options. Mais le tramway serait bien-sûr plus pratique !”, explique-t-il sans quitter les yeux de l’arrêt de bus. Pour lui, l’extension du tramway au nord de la ville depuis La Castellane jusqu’à Arenc ne sera pas d’une grande utilité. Le tracé du tramway T3 prévu pour 2028 dans le cadre du plan “Marseille en Grand” ne traversera que les 15ème et 16ème arrondissements. Même en prenant en compte les deux variantes possibles, le trajet se dessinera à proximité des rives de la Méditerranée sans jamais déborder au-delà de l’autoroute A7. Comme Kaled, les habitants des 14e et du 13e arrondissements, n’auront pas plus de faciliter à aller vers le sud avec le tramway T3. Un projet qui a pourtant pour objectif, rappelons-le, le “désenclavement de nombreux quartiers prioritaires”.

Selon le préfet délégué, chargé du plan “Marseille en grand”, Laurent Carrié : “Les quartiers nord, c’est globalement les 13e, 14e, 15e et 16e arrondissements. On va donc renforcer la desserte des lignes qui se situent sur ces zones. Donc c’est pour ça que l’enjeu était de soutenir, d’accélérer la mise en œuvre et de soutenir les projets. Clairement, ça veut dire que le choix politique qui a été fait c’est de mettre le paquet sur ces lignes de tramway”. Mais sur la question de l’intérêt de l’extension du T3 pour les 13e et 14e arrondissements, le préfet peine à trouver ses mots. Après quelques instants de réflexion, il répond que d’autres extensions sont prévues et ajoute, comme pour se défendre : “on les a tous financer hein !”. Puis il évoque les dossiers de concertation, d’enquête mis en place dans certaines zones de travaux : “On a financé toutes les lignes, mais certains dossiers étaient plus prêts que d’autres. Nous on les aide en débloquant de l’argent, mais il y a un état de maturation des dossiers qui fait qu’on ne peut pas aller plus vite”. Il lance ensuite, comme pour mettre fin à sa réflexion : “Mais en tout cas on a donné une réelle impulsion !”. Puis il conclut : “Les bus à haut niveau de service c’est bien parce que vous avez des axes dédiés, ça va beaucoup plus vite ! C’est pas un tram, mais c’est quand même un transport qui va plus vite que le bus classique”.

Le service des bus dans les quartiers nord

Pour Houfrane, habitante de La Busserine, les bus ne sont pas une réponse adéquate pour les quartiers nord. Une option qu’elle est obligée d’adopter presque tous les jours, de la station Raimu La Busserine jusqu’à celle de Corot Monet. À 56 ans, elle nous indique qu’elle est bien heureuse de travailler seulement à quatre arrêts de son domicile. “Quand je vois que le trafic est trop compliqué, j’y vais à pied”, explique-t-elle avec le sourire. Dans sa chemise impeccablement repassée, elle nous raconte -comme nous l’avons vécu une heure plus tôt avec Josiane- le quotidien désenchanté des passagers des services de bus des quartiers nord. “Il y a même parfois des agressions de chauffeurs. C’est inadmissible, je ne dis pas le contraire. Mais dès qu’il y a une agression, tout le secteur est fermé pour la journée. C’est-à-dire que plus aucun bus ne passe pendant 24 heures. Et là c’est l’énorme merdier !”, s’inquiète l’auxiliaire petite enfance. Des difficultés qui s’ajoutent à des temps de trajets rallongés lorsqu’elle attend parfois le bus trente minutes. “Heureusement que je peux aussi compter sur mes enfants qui viennent parfois me récupérer en voiture !”, ajoute-t-elle.

Une option de secours que ne peut pas utiliser, Caroline, 14 ans. Ce matin, comme souvent, elle a couru pour ne pas être en retard à l’arrêt de bus. Elle l’attendra finalement de longues minutes. “Je prends le 53 jusqu’à son terminus, à Saint Just. Puis ensuite je prends le métro. Ensuite, soit je marche, soit je reprends le bus”, énumère-t-elle. Un parcours du combattant qu’elle aimerait bien pouvoir abandonner avec une offre de transports plus réguliers et plus directs vers le centre-ville de Marseille. En particulier en période de vacances où les bus ne passent plus aussi régulièrement que le reste de l’année selon la jeune femme. Pour elle, le service d’extension du tramway T3 ne lui sera pas utile.

Pour les 13e et 14e arrondissements : perte de temps avec le T3

Si Caroline tient vraiment à emprunter ce nouveau circuit pour rentrer chez elle depuis la gare Saint-Charles, elle mettra entre 75 minutes et 85 minutes en moyenne*. Jusqu’à maintenant, elle met entre 26 minutes et 44 minutes pour rejoindre la zone du Merlan depuis la gare Saint-Charles. Selon la même méthodologie de calcul, si un habitant des Aygalades veut prendre la nouvelle extension du T3 pour rentrer chez lui depuis Saint-Charles, il mettra 1 heure. Alors qu’il met presque deux fois moins de temps avec l’offre de transport actuelle. Un constat peu rentable qui se confirme également pour un passager qui souhaiterait emprunter l’extension du T3 pour rejoindre La Viste. La seule destination véritablement gagnante face à l’extension du tramway T3 vers le nord est son terminus, La Castellane. Un trajet depuis Saint-Charles jusqu’à Castellane mettra six minutes de moins. Un gain de temps peu conséquent, et qui ne profite pas à un grand nombre de passagers. Un résultat qui pourrait s’améliorer avec la futur création de voies dédiées pour les bus à haut niveau de service (BHNS).

Mais certains, comme Josiane, avouent que “le tram est plus confortable que le bus, je m’y sens mieux”. Habitante d’un des fameux « quartiers nord », elle n’est pourtant pas concernée par l’extension du T3. Alors qu’elle est l’exacte cible du “désenclavement”, elle se sent délaissée par le plan “Marseille en Grand” et aimerait voir arriver le tramway dans son quartier, à La Busserine. Constat et ressenti partagé par Laurent Carrié, préfet délégué, chargé du plan “Marseille en grand”, qui l’avoue sans sourciller : “on voit bien que dans les quartiers desservis par le tram, la vie est différente”. Une petite phrase qui sous-entend peut être le rêve “en grand” que pourrait avoir Marseille de remplacer la totalité de ses lignes de bus par de nouvelles lignes de tramway. Régulières. Directes. Et accessibles à tous.

Tableau comparatif des temps de trajets actuels des habitants des quartiers nord, avec les temps de trajets prévisionnels en empruntant l'extension du tramway T3.
Tableau comparatif des temps de trajets actuels des habitants des quartiers nord, avec les temps de trajets prévisionnels en empruntant l’extension du tramway T3.

*Les temps de trajets sont obtenus grâce à un calcul confrontant les estimations du site  Google Map et celles du site Lepilote. Le temps de trajet est calculé pour un départ estimé à 17h30, hors vacances scolaires. Le temps de tramway est obtenu en multipliant la vitesse moyenne d’un tramway français, 20 km/h, avec les kilomètres parcourus par celui-ci.

Auteur·trice
Zoé Ducassé
Auteur·trice
Lison Bourgeois

Partager :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Facebook
Twitter
YouTube