Afrique de l’Ouest : berceau de la guerre informationnelle du groupe Wagner contre la France

Militaires français opération Sangaris 5 - PICRYL ©VOA
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21 avril 2022, une vidéo montrant des cadavres ensevelis dans le sable est publiée sur Twitter. Deux jours plus tard, la présence de ces « dépouilles » à proximité de l’ancienne base militaire de Gossi, au nord du Mali, est confirmée par l’armée malienne. Le communiqué précise : « L’état de putréfaction avancée des corps indique que ce charnier existait bien avant la rétrocession ».

Les soupçons se tournent alors vers la France. Dans l’un des tweets publiés, on peut lire : « C’est ce que les Français ont laissé derrière eux quand ils ont quitté la base de Gossi. Ce sont des extraits d’une vidéo qui a été prise après leur départ ». Or, grâce à un travail de géolocalisation et d’analyse de vidéos et photos, cette « attaque informationnelle » est dénoncée par Paris dans un communiqué. Il est accompagné d’une vidéo prise par un drone qui montre des soldats de type caucasien enterrant des cadavres. L’auteur des tweets dénigrant les soldats français est un certain Dia Diarra, un « ancien militaire ». En réalité, il s’agirait d’un faux compte russe créé en janvier 2022, dont la photo de profil aurait été remplacée par celle d’Assimi Goïta, chef de la junte au pouvoir. L’état-major français le soupçonne d’être lié au Groupe Wagner.

Le traitement médiatique du charnier de Gossi se fait dans un climat de pression et de censure au Mali. Le 17 mars 2022, les autorités maliennes suspendent la diffusion de RFI et France 24 après la diffusion de reportages mettant en cause l’armée dans des exactions contre des civils [3]. En février 2022 déjà, l’envoyé spécial de Jeune Afrique avait été expulsé du pays car il n’avait pas pu obtenir d’accréditation, le gouvernement ayant gelé le processus d’obtention. Dans un article du 22 mars 2022, publié par le mensuel, un journaliste malien ayant requis l’anonymat explique que certains médias défendent « le devoir du journalisme d’informer sans parti pris » et d’autres souhaitent encourager « la montée en puissance » de l’armée.

Derrière Wagner, la Russie défend ses intérêts en Afrique

Wagner est un groupe paramilitaire fondé par Dimitri Outkine en 2014. Il était financé par Evgueni Prigojin jusqu’à juin 2023 et la ‘marche sur Moscou’, rébellion contre le Kremlin finalement avortée. Ce dernier est mort deux mois plus tard dans un crash d’avion. La société militaire est alors passée sous tutelle du ministère russe de la Défense. Elle est alors renommée Africa Corps, preuve que la Russie souhaite renouveler son engagement en Afrique. En dehors du Mali, sa présence est avérée dans une douzaine d’États africains.

Région du Sahel, marquée par des activités terroristes et la présence économique ou militaire de la Russie. Carte des pays membres du G5 du Sahel en janvier 2015 - ©Le Grand Jardin
Région du Sahel, marquée par des activités terroristes et la présence économique ou militaire de la Russie. Carte des pays membres du G5 du Sahel en janvier 2015 – ©Le Grand Jardin

En mars 2023, 2500 documents internes du groupe paramilitaire (factures et notes diverses) fuitent dans la presse. Les ‘Wagner Leaks’ mettent en lumière les liens entre gouvernement et mercenaires. Ils révèlent aussi la volonté du groupe d’accroître son influence sur l’Afrique, pour défendre les intérêts de la Russie à l’étranger. « La position d’un État sur la scène internationale dépend directement de l’influence qu’il exerce sur le continent africain », peut-on lire dans une note consultée et publiée par Le Monde. Dans un autre document partagé dans le documentaire Wagner l’armée de l’ombre de Poutine, le groupe liste les pays à cibler en priorité. Les anciennes colonies françaises, tel que le Mali, sont alors les premières visées.

La désinformation comme axe d’attaque pour le groupe Wagner

Pour défendre les intérêts de la Russie, les mercenaires de Wagner disposent de trois grands axes d’attaque : la présence armée, le contrôle des ressources et la désinformation. Cette dernière passe par la promotion du « soutien russe » aux populations, ainsi que par des critiques formulées à l’encontre des Occidentaux selon la note publiée par Le Monde. Dans une autre note, le groupe évoque les « éléments de langage » à distiller dans le cadre de cette propagande : instrumentalisation des crimes coloniaux et accentuation du lien entre pauvreté du continent et anciens Empires. 

«La Centrafrique est le point de départ de cette guerre informationnelle»

Le groupe paramilitaire y est présent depuis 2018 pour entraîner l’armée centrafricaine d’après Carole Grimaud, spécialiste de la Russie et chercheuse en sciences de l’information et de la communication Université Aix-Marseille. Wagner y assure, depuis 2018 également, la sécurité du président centrafricain Faustin-Archange Touadéra et du Premier ministre Félix Moloua. Une guerre d’information y est également menée. Elle s’est accentuée en 2021, avec la diffusion du film russo-centrafricain « Touriste », qui s’inspire de la guerre civile de 2013. L’opération Sangaris, qui s’étale du 5 décembre 2013 au 31 octobre 2016, définit la septième intervention militaire de la France dans le pays. À l’origine de cette opération : la menace des rebelles de la Seleka qui souhaitaient chasser le président au pouvoir, François Bozizé. 

Affiche du film russo-centrafricain "Touriste"
Affiche du film russo-centrafricain “Touriste”

Diffusé le 14 mai 2021 dans la capitale Bangui, « Touriste » aurait été financé par le Groupe Wagner, selon la presse russe. Le scénario fait l’apologie des forces russes de maintien de la paix contre la rébellion dirigée par François Bozizé, ancien président soutenu par les États européens. Cet exemple de propagande témoigne de la manipulation de l’opinion publique. Plus précisément, dans une scène, le chef de l’État centrafricain Faustin-Archange Touadéra s’emporte contre la Minusca, la mission des Nations unies en Centrafrique. Le film a également été critiqué par les médias français le dénonçant comme « un film de propagande ».

Armée de trolls, parodie de reportage et influenceurs : les nouvelles armes de la Russie 

Les méthodes de désinformation s’appuient sur plusieurs réseaux, en lien direct avec Wagner. Détenu par Evgueni Prigojine, le Groupe Patriot Media est utilisé pour la « diffusion de la propagande et de la désinformation pro-gouvernement » russe, selon un communiqué de presse du Conseil de l’Union européenne. Le groupe est composé de 146 médias qui diffusent des fausses informations et des « parodies de reportages ». 

Parmi ces médias pro-russes, Lengo Songo est l’une des principales radios de Bangui, au service de la stratégie russe. La « radio des Russes » comme le rappelle Carole Grimaud, a été lancée en novembre 2018. Radio Lengo Songo a par exemple couvert une grande partie des manifestations pro-russes et anti-françaises en 2021. Un article publié dans la Revue des médias et écrit par Maxime Audinet, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), dénonce cette ligne pro-russe. D’après le chercheur français, les journalistes de Radio Lengo Songo dressent des portraits flatteurs du président Faustin-Archange Touadéra. Ils justifient les combats contre les rebelles et l’ancien président François Bozizé, en les accusant de ne pas avoir respecté l’accord de paix du 6 février 2019. Maxime Audinet dénonce également des articles publiés sur le site de la radio où la place des acteurs étrangers et la reprise des hostilités sont des thèmes dominants. Cet extrait d’article publié le 19 mai 2021 en témoigne : « La population se réjouit : la France va quitter la Centrafrique », ou encore « Se trouver en République centrafricaine est devenu dangereux pour tous ceux qui ont la nationalité française ». Cette radio est en partie financée par la société minière russe Lobaye Invest.

«Quant aux journalistes qui tentent d’enquêter sur les actions du régime russes, certains y ont laissé la vie»

En juillet 2018, les trois journalistes russes Kirill Radtchenko, Alexandre Rastorgouïev et Orkhan Djemal ont été tués alors qu’ils enquêtaient en Centrafrique sur le groupe Wagner. « L’impact de cette désinformation sur la population se voit à travers les manifestations. La propagande russe attise cette hostilité, comme de l’huile sur le feu » analyse Carole Grimaud. Evgueni Prigojine détient également l’Internet Research Agency (IRA), une « usine à trolls » basée à Saint-Pétersbourg. Cette agence est chargée de créer de faux comptes sur les réseaux sociaux afin de publier ou partager des fausses informations en masse. Fausses informations qui seront reprises par des médias publics, sous contrôle des autorités, et par des influenceurs panafricanistes. L’IRA est accusée d’interférence dans la campagne américaine de 2016. Selon le département d’État des États-Unis, elle mène également des actions en Afrique. 

Une région déstabilisée par la campagne de désinformation russe

« Mort à la France », « Merci Wagner », « Poutine : la voie de l’avenir ». Dans les rues maliennes, les manifestations pro-russes se sont multipliées ces dernières années, tout comme les messages hostiles à la présence française. Il en va de même sur l’ensemble de la région, où on assiste à un basculement des relations diplomatiques. Le 9 novembre 2022, Emmanuel Macron annonce la fin de l’opération Barkhane et le retrait des troupes françaises du Mali. Les troupes de Wagner, qui commençaient à s’implanter dans la région, remplacent alors la présence française selon France24.

Ce rapprochement avec la Russie a des conséquences sur les relations internationales. En mars 2023, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution en faveur de l’arrêt de la guerre en Ukraine. 32 pays se sont abstenus. Or, la présence de mercenaires de Wagner était avérée dans plusieurs d’entre eux. C’était notamment le cas du Mali ou de la Centrafrique. Dans une interview pour TV5 Monde, Michel Galy, politologue de l’Afrique de l’Ouest confirme le rôle de la campagne de désinformation de Wagner dans ce changement d’alliance, même s’il n’est pas à attribuer uniquement au groupe russe.

La naissance du sentiment anti-français, seul fait du groupe Wagner ? 

Pour s’implanter dans la région, Wagner utilise le sentiment anti-français déjà présent sur le continent, avec le rappel des « atrocités commises par les Français il y a des décennies » et « qui n’ont toujours pas été oubliées en Afrique » selon le Daily Maverick. Le sentiment anti-français n’a donc pas été créé par le régime russe. Au Mali, Poutine se sert de la guerre et de l’échec de l’opération « Barkhane » pour discréditer la France. D’après une étude de « Mali-Mètre » publiée par la Fondation Friedrich-Ebert en juin 2021, trois personnes sur cinq à Bamako sont insatisfaites du travail de « Barkhane ». À l’inverse, seulement une sur cinq se dit insatisfaite dans la région de Gao, l’épicentre du conflit. Cela démontre que les personnes les moins concernées par l’opération Barkhane sont instrumentalisées par le pouvoir et les mercenaires russes. Autre levier pour attiser ce sentiment anti-français : les relations historiques. L’URSS anti-coloniale a participé aux mouvements de libération nationale. La Russie met donc en avant son aide contre l’oppresseur, le colonisateur qu’a été la France. Aujourd’hui, la campagne anti-française se déploie avec la propagande autour de l’armée française qui donnerait des armes aux djihadistes au Sahel.

«Les russes s’adaptent à leur public, une population traumatisée par les djihadistes»

Il reste difficile de savoir à quel point les idées de Wagner sont implantées en Afrique. En effet, comme le précise Tatiana Smirnova, chercheuse à l’Université de Québec, dans un article pour Radio Canada, il est parfois difficile de distinguer les véritables utilisateurs conquis et les ‘bots’ de Wagner, des logiciels programmés pour diffuser des messages de propagande de manière automatique. Dans une interview pour TF1, Samba Dialimpa Badji, chercheur spécialisé en désinformation, précise néanmoins que la propagande est très efficace dans la région. Selon lui, l’essor rapide d’Internet rend accessible des contenus à des populations qui ne sont pas éduquées aux dangers de la désinformation sur les réseaux sociaux. « Tout contenu qui tombe entre leur main est considéré comme un contenu authentique, et est partagé avec frénésie. » D’après les Nations unies, 75 % des femmes et 53 % des hommes seraient analphabètes en 2021 en Centrafrique. Des taux élevés qui favorisent la propagande.

L’emprise de la Russie et du groupe Wagner semble ainsi tentaculaire. Les pays voisins de la Centrafrique, du Mali et du Burkina représentent de futures cibles. Pour Carole Grimaud, “ Finalement, parler de la désinformation, c’est en faire une information. Cela profite au manipulateur et questionne sur l’intérêt de dénoncer ces fausses informations sur la scène publique. En parler, c’est donner du grain à moudre aux agresseurs ». Pour autant, il semble évident que les journalistes dénoncent cette guerre informationnelle, le rôle même des médias étant de relayer des vraies informations.


Une “zone de non-information” en devenir ? 

Dans un rapport publié le 3 avril 2023, Reporters sans frontières s’inquiète de la situation au Sahel, menacée de devenir « la plus grande zone de non-information de l’Afrique ». Selon l’ONG, la présence du groupe Wagner marque une dégradation de la qualité de l’information dans la zone.

Les journalistes locaux se « contentent de relayer les informations officielles » par peur des représailles et par difficulté d’accès à l’information. En effet, la milice russe laisse peu de traces de ses crimes et rares sont les victimes qui acceptent de témoigner selon le documentaire Wagner, l’armée de l’ombre de Poutine. Des zones sont devenues complètement inaccessibles aux journalistes.

Les mercenaires exercent également de fortes pressions sur les journalistes. Leur travail est scruté. Alexandra Jousset et Ksenia Bolchakova, journalistes à l’origine du documentaire, expliquent avoir été surveillées pendant leur séjour en Centrafrique.

Des journalistes pris pour cible

Elles ne sont pas les seules à avoir subi des intimidations. Le rapport de RSF met en lumière le cas de Malick Konaté, journaliste malien cyberharcelé depuis la diffusion sur BFM TV d’une enquête intitulée Wagner, les mercenaires de Poutine. Les menaces sont crédibles, considérant que trois journalistes russes qui enquêtaient sur le groupe ont été assassinés en Centrafrique.

Quand leur vie n’est pas menacée, le travail des journalistes du Sahel est remis en cause. Au Burkina Faso, Libération et Le Monde ont subi une campagne de dénigrement massive visant à discréditer leurs méthodes d’enquête. Les deux médias étaient accusés de publier de fausses informations pour mettre en péril la stabilité politique. Cette campagne est l’œuvre du Groupe panafricain pour le commerce et l’investissement, proche de Wagner et financé par une de ses sociétés (Lobaye Invest).

Des médias étrangers sont suspendus dans la région. C’est le cas de RFI et France 24. Des correspondants ont également été expulsés de la zone en 2023, donnant un nouveau coup de massue à la liberté d’expression.


Auteur·trice
Auteur·trice
Pauline VALLES
Auteur·trice
Lise PRUVOST

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