Marseille : où sont les toilettes ?

Solène Leroux

Marseille : où sont les toilettes ?

Marseille : où sont les toilettes ?

Solène Leroux
Sempiternelle question que nous nous posons dès que nous arrivons quelque part. À Marseille, la réponse est toute trouvée : il n'y en a pas, ou si peu.

C’est un serpent de mer : les associations caritatives dénoncent leur absence depuis des années, et le problème ne touche pas que les plus démunis. Touristes, riverains, mais aussi malades chroniques. Alors que les bars et restaurants sont fermés en raison de la pandémie de Covid-19 depuis octobre 2020, la pénurie de commodités publiques dans la deuxième ville de France refait surface. En mars 2021, on dénombre 25 sanisettes à Marseille.

Une lente prise de conscience

Avant 2017, la ville comptait 14 sanisettes, dont seulement 7 en service. À titre de comparaison, les villes de Paris et Lyon en ont aujourd’hui respectivement 750 et 190, alors que leurs territoires sont bien moins étendus que Marseille.

Comment expliquer cette pénurie ? Le coût des infrastructures est un réel frein pour les collectivités : en France, l’entretien annuel d’une toilette publique coûte entre 20 000 et 40 000 euros. C’est un problème national sur lequel le Sénat a bien tenté de légiférer en 2017, sans succès. Le projet voulait rendre obligatoire la création de commodités dans les villes de plus de 3 500 habitants.

À Marseille, la métropole Aix-Marseille-Provence (AMP) est en charge du parc des sanisettes. À la faveur du plan « Ambition centre-ville » lancé en décembre 2017, le cœur de la ville s’est doté d’une quinzaine de toilettes supplémentaires. Au total, un plan de 48 toilettes publiques JCDecaux a été financé par la collectivité pour un coût total de 5 millions d’euros. Pour justifier le retard de livraison, la Métropole affirme que chaque installation doit être validée par l’Architecte des Bâtiments de France.

Des Marseillais au bout du rouleau

En mai 2017, Adrien Sergent, président de l’association Changer Marseille, a lancé la pétition « Stop à la pénurie de toilettes publiques à Marseille ! », afin de sensibiliser les pouvoirs publics sur la question. Quatre ans plus tard, le constat est sans appel. S’il reconnaît une amélioration, « on est toujours largement en deçà de notre objectif ».

La population marseillaise désespère et s’épanche sur les réseaux sociaux. Déjà accablés par la réputation de ville la plus sale de France, certains habitants pointent les effets indésirables liés à ce manque de commodités : la saleté, les odeurs, l’inconfort.

Un inconfort principalement subi par une population invisibilisée : les sans-abri. Habitant du quartier du Chapitre (1er) Jacques Antoine l’a constaté sur le chemin de l’école. « Une de mes filles me demande innocemment ce que fait la dame entre deux voitures, bien fort. Évidemment, la dame SDF était super gênée, et moi aussi ». Les sans domicile fixe marseillais n’ont que peu d’options en cette période de pandémie. Et les toilettes payantes, comme en gare Saint-Charles, excluent d’office cette population vulnérable.

Les élus de la Métropole ne vivent pas en centre-ville

Cette triste histoire a poussé Jacques Antoine à interpeller les pouvoirs publics. « Le comité d’intérêt de quartier (CIQ) a essayé, sans effets. Les élus de la Métropole ne vivent pas en centre-ville », se désole le Marseillais. Cette anecdote soulève un autre point de l’accès aux commodités : l’inégalité de genre. Les hommes peuvent plus facilement se soulager que les femmes dans l’espace public.

Des ruptures de parcours

Tout aussi invisibilisés, les malades chroniques sont directement concernés par cette carence. L’association François-Aupetit (afa Crohn RCH France) est la seule association nationale reconnue d’utilité publique dédiée aux maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, les MICI. Sur l’ensemble du territoire, 250 000 personnes en souffrent.

« Les toilettes, c‘est important pour tout le monde, autant pour nous que pour les familles, les femmes enceintes, les personnes âgées, affirme Pascale Courtines, déléguée départementale des Bouches-du-Rhône et du Vaucluse. Et dans le cas de nos maladies, on a vraiment besoin des toilettes publiques pour pouvoir sortir sereinement de chez nous ». La pandémie n’a pas arrangé la situation : les toilettes des commerces encore ouverts sont bien souvent inaccessibles. « On nous met en avant la période Covid pour justifier de ne pas nous laisser accéder aux toilettes. Mais justement, on en a encore plus besoin en ce moment. »

Ne pas avoir de toilettes, c’est faire obstacle à la bonne circulation des gens à l’intérieur de la cité

À Marseille, l’association a demandé à être reçue par la nouvelle mairie : elle attend depuis septembre. Une habitude pour l’afa, l’ancienne municipalité de Jean-Claude Gaudin n’a jamais donné suite aux demandes de rendez-vous. « Le problème des élus, c’est qu’ils pensent que ça n’est pas leur travail et que ça coûte trop cher pour leurs collectivités, » affirme Michel Liberatore, secrétaire général de l’afa. « Ne pas avoir de toilettes, c’est faire obstacle à la bonne circulation des gens à l’intérieur de la cité. C’est une rupture du parcours pour les gens malades comme nous. »

Comme prisonnier

À 41 ans Achour* ne sort quasiment plus de chez lui. « J’ai une maladie, le syndrome du côlon irritable. Lorsque j’ai une crise, je dois parfois aller aux toilettes toutes les dix minutes. » Déjà avant la fermeture des bars et des restaurants, cet habitant des quartiers Est « ne descendait que très rarement dans le centre, en cas d’absolue nécessité ». Désormais, il achète tout en ligne, et s’il doit absolument sortir, il « repère les itinéraires sûrs, comme les endroits où il y a des hôtels, des hôpitaux ou des cliniques qui ont encore leurs toilettes ouvertes ». Une situation invivable pour le quarantenaire, désormais suivi par un psychiatre.

*le prénom a été modifié

Des solutions à l'avenir ?

Une soixantaine de toilettes est attendue d’ici à 2022. La dernière promesse date de 2019 : la Métropole voulait avoir installé 48 sanisettes courant 2020. À l’heure actuelle, Marseille compte 25 sanisettes, soit une toilette publique pour près de 40 000 habitants. « Très prochainement, ce chiffre sera porté à 28, » nous indique une source proche de la Métropole.

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La carte révèle les disparités de Marseille : la majorité des installations se trouve dans le centre-ville, il y en a très peu dans les quartiers plus excentrés, et aucun dans les quartiers du nord de la ville.

« C’est un vrai sujet qui n’était pas la priorité de l’ancienne majorité, ni de la nouvelle à la Métropole, » affirme Christine Juste, adjointe à lʼeau et à la propreté de lʼespace public de la ville de Marseille. « Malheureusement comme nous n’avons pas la majorité à la Métropole, nous ne pouvons que déplorer et interpeller nos interlocuteurs. »

La municipalité peut en revanche utiliser ses propres espaces pour y installer des sanisettes temporaires. À la fin de l’année 2020, des toilettes sèches ont été mises en place pour accompagner les festivités de la fin de l’année sur le Vieux-Port. Depuis retirées, la mairie n’exclut pas de les réemployer dès cet été.

C’est un véritable enjeu de santé publique

La pénurie de toilettes est au programme des prochaines échéances électorales de juin prochain, ce qui n’a pas échappé au président de Changer Marseille Adrien Sergent. « Nous souhaitons remettre ce sujet sur le devant de la scène pour atteindre un vrai nombre décent. Avoir au moins autant de toilettes publiques que Lyon, qui est plus petite. C’est un véritable enjeu de santé publique. »

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