“Marseille en grand” dépassé par l’engrenage de la violence

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Un an et demi après l’annonce du plan “Marseille en grand”, la violence a augmenté dans la deuxième ville de France. Face à cette situation, les familles de victimes et les syndicats de police appellent le gouvernement à réagir. 

Mardi 25 avril, 2 heures du matin, un homme de 63 ans meurt dans une fusillade. Dix-septième victime de règlements de comptes depuis janvier. Jamais Marseille n’a connu un début d’année aussi meurtrier. Ils ont 14 ans, 16 ans, 19 ans et sont pris dans l’engrenage du trafic de drogue ou seulement victimes collatérales. Pour endiguer cette violence qui se propage jusqu’au centre de la ville, les pouvoirs publics mettent cette problématique au cœur des enjeux du développement de la cité phocéenne.

En septembre 2021 Emmanuel Macron en visite à Marseille annonçait la mise en place d’un plan pour notamment résoudre les problématiques d’insécurité à Marseille :“Nous allons mettre en place une véritable traque, une politique de harcèlement des trafics”  n’hésite pas à dire le président. Concrètement, il annonce : 300 nouveaux fonctionnaires de police, deux compagnies de CRS récemment installées “pérennisées”, 500 caméras de vidéosurveillance dans les quartiers Nord, trois nouveaux groupes d’enquêteurs de la police judiciaire, huit millions d’euros pour l’équipement des policiers, 222 nouvelles voitures et motos et la promesse d’une enveloppe de 150 millions d’euros pour un nouvel hôtel de police. Le programme a été respecté dans son ensemble. Seule la mise en place des caméras de surveillance prend plus de temps que prévu, le maire Benoît Payan s’y étant un temps opposé.

Une police exténuée

Dès 2022 tous les nouveaux fonctionnaires de police prévus ont été déployés. “Sur cet aspect-là, on ne peut pas reprocher au gouvernement de ne pas avoir respecté sa parole et de ne pas avoir été efficace. En revanche, il manque toujours des effectifs. Nous demandons à nouveau 300 hommes pour les deux prochaines années.” estime Eddy Sid, représentant du syndicat de police SGP-FO. Marseille est la deuxième ville de France. Pourtant, ses effectifs policiers sont bien inférieurs à ceux de Paris ou Lyon. Il faudrait 600 policiers en plus pour arriver à leur niveau. Plus de policiers de terrain, mais également plus d’enquêteurs pour la police judiciaire. Les 400 enquêteurs de Marseille, occupés par les petits délits et vols, disposent de très peu de temps pour la grande criminalité et la réforme risque d’accentuer cette problématique. “Nous demandons au gouvernement plus d’enquêteurs pour travailler en amont des règlements de comptes et pas seulement enquêter après qu’il y a un mort” assure Eddy Sid. “Mes collègues sont fatigués. On ne peut pas bien faire notre travail.”

“Combien faut-il de victimes avant que l’on prenne vraiment conscience de la gravité du problème?” Karima Meziane, sœur d’une victime d’un règlement de compte. 

Une trentaine d’assassinats en 2022, déjà dix-sept en 2023 et une moyenne d’âge des victimes qui diminue de manière préoccupante. Lors des fusillades d’avril, qui ont fait trois morts, un adolescent de 16 ans a perdu la vie et deux autres garçons de 14 et 16 ans ont été blessés. Les têtes de réseaux font appel à une main d’œuvre de plus en plus jeune, attirée par l’argent. Pour une journée en tant que “guetteurs”, posté pour prévenir les dealers lors de l’arrivée de la police, ils peuvent gagner jusqu’à 300 euros. Chantages, fausses dettes, ces jeunes, marionnettes des chefs de trafic, sont en danger, souvent en décrochage scolaire et en première ligne d’extrêmes violences et des règlements de comptes. 

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Karima Meziene, a perdu son frère dans un règlement de compte. Membre de l’association de familles de victimes ALEHAN et avocate, elle appelle à l’aide le gouvernement. “Combien faut-il de victimes avant que l’on prenne vraiment conscience de la gravité du problème ? Il faut qu’on en soit au point des favelas et des cartels d’Amérique du sud? On y est presque”, déplore-t-elle. “Oui ils nous ont envoyé 300 policiers en plus, mais cela n’a absolument rien changé. Depuis l’année dernière le nombre de fusillades augmente ! Leur politique ne fonctionne pas.” Pour elle, il faut mettre en place un plan global, plus construit et plus complet. “Il faut redonner des moyens aux éducateurs, il faut résoudre le problème du décrochage scolaire, l’ascenseur social est bloqué. Il faut également désenclaver les quartiers et résoudre le problème de l’insalubrité.”  

Un cycle de violence 

Depuis six ans, Marseille est entrée dans un cycle de violence. Selon Philippe Pujol, journaliste spécialiste des quartiers nord de Marseille, interrogé par le Figaro, les gangs sont dans un système de vendetta. “Cela fonctionne par vague. Il ne faut pas regarder année par année. Concrètement, il y a des cycles de violences qui durent cinq à dix ans où un meurtre en entraîne un autre. Une fois qu’ils seront morts ou en prison, la violence devrait redescendre avant de remonter plus tard. Aujourd’hui, les jeunes sur le terrain sont dans une forme de réaction qui est immédiate.” 

Depuis l’arrivée des réseaux sociaux dans les années 2010, les méthodes des trafiquants ont évolué. Philippe Pujol parle “d’ubérisation” du trafic de drogue.  “Les personnes les plus importantes vont gérer l’import et l’export de marchandises et la jeunesse s’occupe du travail de terrain. Le trafic de stupéfiants sur le terrain est devenu très coûteux pour les gros réseaux. Ils ont donc sous-traité cette tâche aux plus petits réseaux et aux plus jeunes.”

Les confinements de 2020 ont accéléré ce système. Les grands réseaux qui se sont mis aux livraisons, ont trouvé leur équilibre au dépend des petits-réseaux qui se sont endettés: “Il y a constamment 150 et 160 petits réseaux à Marseille. Ils tuent pour ne pas avoir à rembourser, ils tuent ceux qui ne remboursent pas, … C’est de la vengeance. À travers ça, ces réseaux ont une illusion de puissance. C’est aussi pour cela qu’ils utilisent des fusils. Les petits réseaux sont constamment en survie, comme dans un système capitalistique classique. Sauf qu’ici, les rachats se font par des règlements de compte et des morts.”

Auteur·trice
Lucie Glasson

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