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A Marseille, les jeunes d’extrême droite « le cul entre deux chaises »

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La permanence de la fédération du Rassemblement National (RN), proche de la place Castellane à Marseille. Crédits : Theo BESSARD

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Des affiches de campagne du Rassemblement National (RN) de Marine Le Pen visibles dans les rues de Marseille pour l’élection présidentielle de 2022. Crédits Jean-Marie Leforestier

Les électeurs d’extrême droite font face à une situation inédite : Marine Le Pen ne portera pas seule leurs voix lors de la prochaine élection présidentielle. Dépassée à sa droite par Éric Zemmour, le match s’annonce féroce et surtout serré selon les dernières intentions de vote. Quel candidat défendre, pour qui voter dans à peine deux mois ? Nous avons voulu poser la question à cinq jeunes, considérés à tort comme loin du débat politique, puisqu’ils en sont en réalité les nouveaux visages, encartés politiquement et surtout actifs dans cette campagne présidentielle à rebondissements.

La rivalité entre le Rassemblement National (RN) et Reconquête!, le jeune parti d’Eric Zemmour, est plus tendue à Marseille qu’ailleurs. Au point que les électeurs d’extrême droite de la cité phocéenne, victimes collatérales de passes d’armes régulières entre les deux candidats qui portent leurs voix, se demandent de plus en plus pour qui ils vont voter le dimanche 10 avril prochain. Dernier épisode en date, la défection tonitruante du sénateur des Bouches du Rhône Stéphane Ravier, laissant un RN acculé par la perte de plusieurs cadres au profit d’Eric Zemmour. Toutefois, de son côté, l’image qu’a pu laisser l’ex star de C News aux Marseillais, faisant un doigt d’honneur à une opposante venue à sa rencontre, a écorné son image.

Difficile de dire qui des deux candidats, l’une historiquement très ancrée dans la région Sud, l’autre novice en politique mais pas en communication, mènera la danse à l’extrême droite au grand soir du premier tour de l’élection présidentielle. Le 13 Informé a donc donné la parole à cinq jeunes d’extrême droite pour mieux comprendre leurs préoccupations et leurs attentes dans cette course à la présidentielle.

  • Jean-Philippe Courtaro, pilier de “GZ” à Marseille

« Je n’ai jamais vu autant de jeunes autour d’un candidat », vante Jean-Philippe Courtaro, membre du bureau départemental de Reconquête! et cofondateur de Génération Zemmour (GZ), l’organe des jeunes soutiens du candidat et ex-polémiste. 

« C’est ça qui m’a convaincu de le rejoindre des mois avant sa candidature, officialisée en novembre 2021, alors que je faisais partie de la famille RN ». L’engagement politique, Jean-Philippe Courtaro l’a dans le sang. Aux allures de notable, ce trentenaire et patron d’une prépa privée aux études politiques dans la chic rue Paradis (1er/6è) a été « l’un des premiers à sentir la dynamique autour d’Éric Zemmour » et a pris la décision de l’aider « concrètement depuis Marseille ». Très vite, des rassemblements publics, du tract et des « réunions GZ » s’organisent entre militants avant l’annonce de la candidature, puis s’enchaînent une fois cette dernière officialisée.

Jean-Philippe Courtaro évoque son parcours avec plaisir, avec un calme et un recul qui le vieilliraient presque. Les épaules carrées, les yeux clairs figés dans un regard perçant, l’on sent qu’il a affûté ses armes de communiquant. Si cet enseignant au gabarit de rugbyman porte aujourd’hui la voix d’Eric Zemmour, il n’en a pas toujours été ainsi : « Lors de la campagne présidentielle de 2017, Marine Le Pen, que je soutenais, m’a fait un peu honte ». Le débat contre le candidat Emmanuel Macron est vécu comme un fiasco. Celui, plus tard, face à Gérald Darmanin, comme une trahison. « C’est ce qui a emporté mon choix de me désolidariser du RN, abonde-t-il. On assistait au reniement de Marine Le Pen sur les ‘’fondamentaux’’ d’après lui : frein à toute forme d’immigration, sortie de l’Union Européenne, enfin et surtout, faire de la lutte contre l’islamisme une priorité. Sur ces thématiques, son nouveau poulain serait le seul à apporter des solutions, à l’inverse de Marine Le Pen, « beaucoup trop soft et en rupture avec la matrice idéologique du RN ».

  • William**, membre de la « famille RN » à Marseille

Pour William, jeune alternant dans un garage du cossu quartier Breteuil (6ème), Eric Zemmour « parle beaucoup et copie encore plus » (les idées de Marine Le Pen, NDLR). Le jeune homme choisit de s’exprimer devant la permanence de son parti, le RN, sur laquelle est écrit à la peinture “Mariani complice”, inscrite par des opposants au RN après le ralliement au parti nationaliste du conseiller régional, anciennement Les Républicains, pour les élections régionales de juin 2021. Même s’il juge la candidature d’Eric Zemmour « très crédible » et estime que « chacune et chacun doit faire un choix pour ne pas rester le cul entre deux chaises », William dit voter Le Pen depuis ses 18 ans : « Il y a eu un avant et un après. Enfin, les échanges que j’avais avec mes parents autour de la table pouvaient se changer en actions, par le vote déjà mais aussi par le soutien à un mouvement qui s’est plus tard changé en famille : la famille RN ». Et la “mère de famille” serait selon lui la seule « à avoir les reins assez solides pour être une bonne présidente de la Républiqueau bénéfice des Français d’abord et pas de toute la misère du monde », insiste-t-il en citant approximativement le socialiste pragmatique Michel Rocard.

La permanence de la fédération du Rassemblement National (RN), proche de la place Castellane à Marseille. Sur rideau métallique, on peut lire « Mariani complice », tagué par des opposants au RN après que l’ex-Les Républicains rallie le parti nationaliste pour les élections régionales de juin 2021. Crédits : Theo BESSARD
  • Carole, ou le rêve de « voir enfin une femme présider la France »

Carole, jeune étudiante en droit de 22 ans, sur le point de sauter dans un taxi place Castellane, avoue que « Marine a changé de cap par rapport à 2017. C’est pour être plus présidentiable, défend-t-elle. Elle est maintenant rompue à l’exercice du pouvoir et peut prouver une fois pour toutes que ses solutions peuvent fonctionner au sommet de la pyramide. C’est le bon moment ! ». Pour elle, « le glissement idéologique » de Marine Le Pen n’est pas opportuniste, il est salvateur et pourrait déboucher sur une situation inédite : voir « une femme à la tête de la république pour la première fois dans notre pays ».

  • Melvin Alvarez, nouveau militant au sein de Reconquête!

Pour Melvin, nouveau « sympathisant actif » d’Eric Zemmour et de son parti, Reconquête !, la candidate nationaliste fera toujours partie du paysage politique : « Elle était là en 2017, elle est là en 2022, et elle sera encore là pour la prochaine… mais probablement que jamais elle ne gagnera ». Le grand-père de Melvin, immigré espagnol dans les années 1960, a toujours voté Le Pen. « Il pensait qu’un immigré devait renoncer à sa ‘vie d’avant’ pour devenir pleinement français. Il a travaillé jour et nuit pour se faire un pécule et offrir une meilleure vie à ses enfants et petits-enfants ». Aujourd’hui, Melvin Alvarez, commercial sur les routes la semaine et auto-entrepreneur le weekend, votera Eric Zemmour le dimanche 10 avril prochain. Comme un retour en arrière, un renouement avec la croyance libertarienne de son grand-père selon laquelle il vaut mieux demander à l’individu de changer, « d’élever sa condition pour ‘mériter’ sa citoyenneté », plutôt que d’attendre de la société qu’elle évolue et puisse offrir de meilleures conditions de vie à « ceux qui en veulent vraiment, qui ne comptent pas leurs heures ou leurs sacrifices ». Une nouvelle vitrine du “travailler plus pour gagner plus” chère à Nicolas Sarkozy, théorie à laquelle adhèrent fermement Melvin et Jean-Philippe, respectivement auto-entrepreneur et enseignant en droit « 100 % libéral ».

  • Manon, en faveur de la défense de l’identité des territoires, alliée au RN

Pour Manon, nouveau soutien de Marine Le Pen, « il faut aussi penser collectif, défense des territoires et des petites collectivités. Je trouve qu’Eric  Zemmour est trop concentré sur le citoyen en lui-même en termes d’identité et de libertés individuelles, alors que Marine Le Pen se concentre plus sur le territoire pour protéger les citoyens dans leur ensemble, renforcer leur sécurité sur le sol français et raffermir le lien entre tous les Français. Marine Le Pen a des propos plus sains qu’Eric Zemmour. Il n’incarne pas une candidature crédible pour moi car il suscite de la peur. On est dans une situation critique, mais je ne souhaite pas un extrême à ce point » précise-t-elle d’un pas rapide, en route vers le cabinet où elle conçoit des projets d’urbanisme.

La porosité entre le vote pro-Zemmour et le vote pro-RN à Marseille

*Sur Facebook, le premier groupe de soutien à Marine Le Pen affiche 75 000 abonnés, contre un peu plus de 100 000 pour Eric Zemmour.

**Certains.es des personnes rencontrées comme William, Carole et Manon n’ont pas souhaité révéler leur nom de famille.

Auteur·trice
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Théo Bessard

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