La propagande russe et son impact en France

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Les faits

Le 8 mars 2022, la maternité de Marioupol, située au sud-est de l’Ukraine, est bombardée par les forces russes. Une femme enceinte meurt de ses blessures. Le lendemain, le Kremlin affirme que tout n’est qu’une mise en scène. Cette femme était, selon la Russie, une actrice utilisée pour nuire à l’image de celle-ci. Pourtant, cette femme est bien décédée et Marioupol a bien été bombardée. 

Trop tard. La fausse information est diffusée partout en France grâce aux réseaux sociaux notamment. Des personnalités politiques françaises comme Ségolène Royal croient aux mensonges et retransmettent leurs doutes envers l’Ukraine sur le plateau de chaînes télévisées. 

Marioupol et son bombardement ne sont qu’un exemple, puisque pendant la guerre ce sont des dizaines d’affaires comme celles-ci qui vont se succéder. La France est prise en étaux entre la désinformation Russe et les faits. Pourquoi ?  

Le petit chemin de la désinformation 

La diplomatie publique est définie comme une politique extérieure faite pour s’adresser aux pays étrangers. L’objectif est de partager ses idées et ses raisons à d’autres pays. La Russie en a fait un dôme de désinformation, englobant les pays qu’elle vise et leur envoyant des fake news à la pelle. La France ne fait pas exception.  

Les histoires — puisqu’il est impossible de parler de faits ici — racontées par la Russie quant à la guerre ne vont pas stagner et toucher une seule partie de la population ou un seul bord politique, une fois qu’elles sont envoyées. « Dans la complosphère, on y produit des histoires qui peuvent toucher tout le monde. Ces histoires vont ensuite remonter, en très grande majorité, à l’extrême droite, mais aussi dans une bonne partie de la gauche radicale, notamment celle de Jean-Luc Mélenchon.» Ellie Guckert — Vingt Minutes. Des journalistes spécialistes sur la question, comme ici, affirment que les histoires se baladent d’un bord à l’autre des partis politiques.

Une des méthodes phare pour relayer la désinformation est le lâcher des «troll bots». Des usines à bots russes sont régulièrement démantelées. Il s’agit de structures fabriquées pour créer des fausses actualités. Facebook ainsi que Twitter sont les cibles principales.

Mais parfois, les choses sont plus ciblées encore que sur ces réseaux sociaux et s’adressent à des groupes de personnes bien précis. Le 15 février 2022, des SMS suggérant un dysfonctionnement de distributeurs automatiques ont été envoyés aux clients d’une banque ukrainienne. Il n’y avait, bien sûr, aucun dysfonctionnement. 

Un exemple de méthode de désinformation : L’opération Doppelgänger

«Le 13 juin, le Quai d’Orsay a reconnu et dénoncé publiquement une tentative de manipulation de l’opinion publique en France», Vingt Minutes. C’est la découverte de l’opération Doppelgänger. Des journaux français — et européens — sont copiés par la Russie pour mentir à la population française sur bon nombre de sujets. Cela s’appelle du «typosquattage» et reste une méthode dont les hackeurs sont très friands pour relayer des fausses informations.  

Pour que les sites en question soient mis en avant, un réseau très dense a été créé. Il était composé « de 1633 comptes, 703 pages, 29 profils Instagram et un groupe Facebook. Ces comptes promouvaient les intérêts du Kremlin au-delà de l’Allemagne, ciblant également la France », DFRLab. Les faux articles qui ciblaient les français étaient très réalistes, tellement que même les liens sur les sites web étaient utilisables et redirigeaient vers le vrai site. Rien, sauf une différence dans l’URL, ne pouvait laisser transparaître la supercherie.

«La Russie a fait publier de faux articles de presse afin de convaincre la population française que le pays était menacé par un nuage radioactif provoqué par des armes britanniques fournies à l’Ukraine», The Times

Les journaux n’étaient pas les seuls visés. Il s’avère que des sites du gouvernement étaient, eux aussi, copiés par les Russes dans le but de perturber les français. Comme ici, en leur faisant croire qu’ils allaient devoir payer des taxes supplémentaires à cause de la guerre.

Faux site du gouvernement créé dans le cadre de l’opération Doppelgänger (maintenant hors-ligne)
Faux site du gouvernement créé dans le cadre de l’opération Doppelgänger (maintenant hors-ligne)

L’objectif de cette opération est de faire changer l’avis de la population Française quant à la guerre. Il faut déplacer l’empathie potentielle dirigée vers l’Ukraine et la transformer en agacement. Il faut que la population Française se fatigue, qu’elle s’agace en voyant que la guerre à un impact — ou en aura — sur son argent, son moral…  

La Russie est considérée comme le professionnel de la guerre informationnelle. Les «désinformateur» savent comment manipuler l’opinion publique. Avec ce genre d’opérations, les français qui penchaient déjà du côté de la balance Russe sont rassurés dans leurs idéaux. Les autres sont maintenant en capacité de douter.

L’impact en France

La France et la défiance 

Si les méthodes sont présentées et craintes, c’est qu’elles fonctionnent. L’impact en France va être réel. Une partie de la population française se met à croire que l’armée ukrainienne est composée de néonazis. Alors qu’il est clair que ce n’est pas le cas, le Monde dans un article expliquera que le seul régiment potentiellement néonazi est une partie infime de l’armée : «Le régiment représente moins de 2% des forces armées ukrainiennes»

Ce qui est dangereux, et ce qui prouve cet impact existe en France, c’est le fait que les fausses informations s’échappent des réseaux sociaux et qu’elles arrivent jusque dans les médias français. On peut parler de la publicité diffusée en France affirmant que « les troupes ukrainiennes ont tué plus de 13 000 civils depuis 2014 ».

Le cas Ségolène Royal  

 Il est d’autant plus possible de se rendre compte de la véritable portée des fake news quand elles atteignent des sphères qui sont pourtant considérées comme “éduquées”, capables de se rendre compte du contenu fallacieux de certains articles :

« Et vous pensez bien que s’il y avait eu la moindre victime, le moindre bébé avec du sang, à l’heure des téléphones portables, on les aurait eues (nldr : en parlant des photos.) » Ségolène Royal pour BFMTV 

La maternité de Marioupol a été bombardée. Il est avéré et clair que des enfants sont morts. Mais la Russie dément. Elle nie. La maternité était vide selon le Kremlin. La désinformation est telle, les arguments matraqués avec tant de vigueur, que même Ségolène Royal tombe dans le panneau. Elle affirme alors sur le plateau de BFMTV qu’il est peu probable que l’Ukraine dise la vérité. Elle nie un crime de guerre.  

Elle s’excuse quelques jours plus tard, comprenant qu’elle a été manipulée par la propagande et les fake news russes. Mais au fond, le mal est fait. Si une femme politique y a cru, qu’elle l’a relayé de vive voix, alors il n’est pas absurde de penser que de nombreux français, de tous les âges et de tous les milieux, l’ont cru aussi.  

Il ne s’agit que d’un seul piège tendu par le Kremlin. Difficile de mesurer combien d’autres ont été mis en place et surtout combien de Français y ont cru. 

L’impact sur le journalisme, l’opération Matriochka 

Matriochka ou poupée russe est le nom qui a été donné à l’opération visant directement les journalistes. Pour eux, il n’était pas suffisant d’attaquer le public, en le gavant de fake-news.  

L’opération Matriochka vise à perturber les journalistes dans leur méthode de travail. Elle les envoie sur l’analyse de fake news inutiles, laissant plus de place aux plus importantes pour se développer. Elle agit comme un leurre. 

Schéma illustrant la méthode de l’opération Matriochka (Courtay Tamara)
Schéma illustrant la méthode de l’opération Matriochka ©Courtay Tamara

Selon Jean Baptiste Jeangène Vilmer : “La révolution numérique rend les contre-vérités et autres théories du complot tellement nombreuses et réactives qu’il serait impossible de les réfuter toutes.” Le stratagème utilisé par les faux comptes russes contre les journalistes français s’avère donc très efficace et difficile à contrer.  

Quelles solutions pour les journalistes ? Changer sa façon de travailler ? 

Durant les débuts de la guerre, les journalistes ont donné la parole à des personnes d’influences russes. « Et au nom de l’équilibre et du cinq minutes pour l’un, cinq minutes pour l’autre, on a donné pendant un an la parole au porte-parole de l’ambassadeur de Moscou en France. »— Vingt Minutes. Cela suit la déontologie journalistique. Si on laisse l’Ukraine s’exprimer, il faut que la Russie le fasse aussi.  

Est-ce que les journalistes devraient donc revenir sur cette démarche en période aussi sensible que celle-ci ? Est-ce qu’en donnant la parole, ils permettent, malgré eux, à la propagande de se faire directement de la Russie vers la France ? D’un côté, ce n’est pas juste. De l’autre, c’est donner les armes pour que les mensonges se propagent.  

« La sécurité n’est plus seulement une question d’armes, c’est une question d’information », Josep Borrell

Auteur·trice
Tamara Courtay

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