Pourquoi l’accès à la calanque de Sugiton se fera-t-il sur réservation pour les cinq prochains étés ?

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Le Parc des calanques a décidé de prolonger l’expérimentation du quota de visiteurs mis en place cet été pour cinq nouvelles saisons estivales. Une réglementation unique en France, devenue indispensable pour préserver ce site classé victime de la surfréquentation touristique. Pourquoi ? 

Parce que jusqu’à 2500 personnes s’y pressent chaque jour en été…

Des falaises blanches vertigineuses, des criques de galets bordant une eau azur cristalline… et surtout jusqu’à 2500 visiteurs – presque six par mètre carré – à la file indienne sur les sentiers et agglutinés au bord de l’eau chaque jour en été. Il faut dire que la calanque de Sugiton offre un paysage de carte postale facilement accessible depuis Marseille en transports en commun. 

Mais cette importante fréquentation a fini par déstabiliser la faune et la flore du site. Pas toujours visibles à l’œil nu, les conséquences du surtourisme ont poussé le Parc national des calanques à agir pour limiter l’afflux de touristes à l’été 2022. Entre le 10 juillet et le 21 août, au plus fort de la saison, une jauge limitant à 600 le nombre de visiteurs quotidien a été mise en place, grâce à un système de réservation en ligne, via une application générant un QR code. Qui s’apprête donc à être reconduit pour cinq étés, après un vote à l’unanimité du conseil d’administration du Parc fin novembre.

…et menacent l’écosystème unique de Sugiton

Une décision unique en France dans un parc national devenue “indispensable pour protéger un espace naturel fortement menacé” selon Julien Ugo, botaniste spécialisé en conservation et chargé de mission au sein du programme LIFE Habitats Calanques au Conservatoire botanique national Méditerranéen (CBNMed).

Classée au sein du réseau Natura 2000 et site naturel d’exception, en plus de son label Parc national, la calanque de Sugiton est une pinède littorale unique en son genre en France. Sa topographie particulière rend sa flore particulièrement sensible à la fréquentation humaine. “Sugiton est un secteur encaissé, érodé. Le piétinement des touristes accélère le processus naturel d’érosion, qui menace les racines des pins ancrées dans la roche” explique le scientifique.

Pour ce dernier, c’est la perte de tout un écosystème qui se profilait si rien n’était fait. “La présence humaine constante est aussi un facteur de dérangement pour la faune, notamment le bruit, qui pousse certaines espèces d’oiseaux ou de chauve-souris à quitter le site” abonde ce dernier. Didier Réault, le président du conseil d’administration du Parc, relève aussi des conséquences sur la biodiversité marine. “Avec l’érosion, lorsqu’il pleut, le sol, les plantes et les racines se retrouvent facilement en mer et cela peut aussi nuire aux plantes sous-marines”.

“On ne pouvait pas continuer comme ça” assure Julien Ugo. Dans la communauté scientifique, l’urgence de prendre des mesures de protection faisait depuis plusieurs années déjà l’unanimité. Pourtant, la décision d’instaurer un système de réservation n’a pas été facile à prendre du côté du Parc. “En France, on n’a pas cette culture d’accès réglementé à la nature, comme c’est le cas aux Etats-Unis avec les grands parcs nationaux. Il y a cette question de liberté. La solution n’est pas idéale, mais il faut bien se rendre compte qu’on avait atteint un point de non-retour” explique le scientifique.

Parce que le Parc des calanques tire un bilan positif du premier été d’expérimentation

Ces conséquences bien réelles, les touristes n’en ont pas toujours conscience lorsqu’ils viennent visiter la célèbre calanque. Ceux rencontrés en une froide matinée de décembre citent volontiers les déchets que l’on trouve parfois au bord des chemins, dragués par le vent. Mais ils sont loin d’imaginer que leur piétinement peut avoir autant d’incidence sur la faune et la flore alentour.

Une méconnaissance qui n’étonne pas Antony Lacanaud, directeur du Musée subaquatique de Marseille, dédié à la préservation de la biodiversité sous-marine. “Ces dernières années dans les calanques, on a affaire à un nouveau public qui n’a pas les codes de comportement en espace naturel protégé” constate t-il.

Du côté du public justement, l’accès sur réservation a été plutôt bien accepté. “On a eu quelques personnes qui n’étaient pas au courant, qui essayaient de négocier, mais on n’a pas eu d’altercation, pas de conflits” se félicite Didier Réault. 

A la faveur du système de réservation, les criques de Sugiton ont retrouvé leur quiétude cet été. ©Léna Thobie–Gorce

Côté préservation, après seulement un été “test”, il est encore impossible de mesurer les conséquences positives de la jauge sur la faune et la flore de Sugiton.“Il est un peu tôt pour évaluer précisément, mais il y a eu beaucoup moins de dégâts sur l’environnement” constate Didier Réault. En effet, moins de 400 personnes ont emprunté chaque jour les sentiers menant aux criques cristallines de Sugiton. “Sur les 400 réservations qui étaient faites journellement, on avait 10 à 20% de gens qui ne venaient pas donc on s’est souvent retrouvés à 300 personnes” précise le président du conseil d’administration du Parc.

Une fréquentation divisée par six jusqu’à la mi-août donc, mais qui a repris de plus belle dès la fin de la période de restriction. “Quand on a arrêté l’expérimentation au 21 août, le naturel est revenu au galop, ce qui justifie qu’on la refasse l’année prochaine et les suivantes” analyse Didier Réault.

Parce que la calanque de Sugiton est particulièrement adaptée au système de réservation

Si la calanque de Sugiton est particulièrement fragilisée par le surtourisme, elle n’est pas la seule. Sur les 26 que compte le massif des Calanques qui s’étend entre Marseille et Cassis, d’autres sont aussi à la merci de la surfréquentation chaque été. Mais contrairement à Sugiton, leur topographie ne permet pas de mettre en place une régulation similaire. “On ne peut pas mettre en place de la réservation partout, parce qu’il faut être en capacité de la gérer. Sugiton n’a qu’un seul accès [sur le campus de Luminy, ndlr] donc c’est plus simple” explique le directeur du conseil d’administration du Parc.

Selon ce dernier, la question du budget a aussi son rôle à jouer dans cette décision. Le Parc évalue le coût de l’expérimentation de cet été à 100 000 euros, évoquant notamment la création de l’application à présenter pour accéder à Sugiton et le dispositif de communication.

Alors d’autres dispositifs sont mis en place par le Parc dans d’autres calanques. C’est le cas à En-Vau et Port-Pin par exemple. “On a pris une décision forte qui n’est pas de la réservation, mais de l’interdiction : l’interdiction complète de mouillage [immobiliser son bateau avec une ancre, ndlr] des bateaux et l’interdiction d’accès en VTT. On a décidé que Port-Pin et En Vaux devaient être les vitrines du parc. Pour que le visiteurs puisse voir des calanques presque immaculées”.

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