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Quartiers Nord : de l’exclusion à l’abstention

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“Les quartiers ne sont pas des punching-ball électoraux”.Crédit Jeanne Menjoulet/Flickr

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Lors des élections régionales et départementales de juin dernier, les bureaux de vote des quartiers nord de Marseille (13e,14e,15e,16e) enregistraient un chiffre effrayant. Jusqu’à 87,5% d’abstention. Les habitants de ces quartiers populaires boudent les urnes, conséquence d’une marginalisation sociale et économique historique. Aujourd’hui, les jeunes sont appelés à la mobilisation alors que la présidentielle approche. 

Devant le centre social de Frais Vallon ce mercredi, il y a foule. Un drone survole un groupe de jeunes hommes en roues arrière sur des motos cross. « C’est le tournage du prochain clip de Kamikaz » sourit Soila, animateur jeunes dans ce centre du 13e arrondissement de Marseille. Malgré le vacarme causé par les moteurs des machines, l’homme arrive à engager la discussion avec quelques jeunes. « Tu as quel âge toi ? Tu comptes voter à la prochaine présidentielle ? », interroge-t-il. Les réponses sont mitigées, mais Lamso est le plus bavard. A 21 ans, il raconte se sentir obligé de voter, sans connaitre les candidats ni les programmes. « Le jour du vote, je demande à mes collègues pour qui ils vont voter et je fais pareil », plaisante le jeune homme. Un désintérêt que Soila regrette. Depuis sa prise de fonction à Frais Vallon en 2017, l’homme œuvre pour sensibiliser les jeunes à la politique. « Il y a deux semaines le centre social de La Capelette a organisé un brunch citoyen avec les jeunes de plusieurs quartiers. J’y ai emmené 9 jeunes de Frais Vallon », explique-t-il avec fierté. Lors de cette journée, les jeunes ont par exemple appris à s’inscrire sur les listes électorales. « J’ai été surpris parce qu’aucun ne savait que l’inscription se faisait en ligne, en 3 clics. Dès qu’ils l’ont su, ils étaient motivés à le faire », raconte Soila.

La cité Frais Vallon dans le 13e arrondissement de Marseille. Crédit Diana Melhem

Dans le 15e arrondissement, ce sentiment d’un désintérêt est partagé. Au comptoir de son épicerie des Aygalades, Rayan ne compte pas se rendre aux urnes en avril prochain. « Cette année je devrais voter pour la première fois de ma vie, mais je ne pense pas y aller. Je ne sais même pas où trouver le programme des candidats” ricane t-il. A 20 ans, le jeune homme ne connait pas les aspirants à la présidence française, “je sais juste qu’il y a Macron et Le Pen, ça me suffit pour ne pas être intéressé”, ajoute-t-il. S’il ne prend pas le sujet au sérieux, sa compagne Lamia n’est pas d’humeur blagueuse. “C’est toujours quelques mois avant les élections qu’on vient s’inquiéter de ce qu’il se passe ici. Au final les politiques viennent faire des promesses mais on sait que rien ne va être fait. On est habitué, c’est pour cela que personne ne vote, on ne veut pas perdre notre temps », soupire la jeune femme. A quelques mois de l’élection présidentielle, voter ne semble pas être dans les plans de nombreux jeunes du nord de la cité phocéenne. Comme un sentiment de déjà vu. En 2017, les bureaux de vote des quartiers nord de Marseille enregistraient les plus gros chiffres d’abstention de la ville. Un clivage nord-sud, presque caricatural. Et pourtant, les ouvriers et classes populaires des quartiers nord votent majoritairement pour Jean-Luc Mélenchon ou ne votent pas du tout. Dans les beaux quartiers du sud de la ville, le vote à droite domine chez les classes moyennes.

Les quartiers nord (13e,14e,15e,16e) enregistraient le plus haut pourcentage d’abstention au premier tour de la présidentielle en 2017.

Des quartiers profondément fracturés

Avec le poids de l’abstention grandissant (jusqu’à quatre points de plus que la moyenne nationale à l’échelle de la ville), des initiatives citoyennes sont mises en place pour inciter les jeunes à voter. Au centre social de Frais Vallon par exemple, des journées spécifiques et des activités en famille sont proposées “pour encourager les jeunes à s’inscrire sur les listes électorales”. Même objectif pour le centre social Saint Marthe. “Dans les discussions, on encourage les jeunes à aller voter. Certains ne s’intéressent pas du tout à la politique et d’autres posent quelques questions. Dans tous les cas, on leur dit que s’ils ne votent pas, quelqu’un d’autre fera le choix pour eux”, explique Samira* du centre. Mais le chemin vers les urnes est long.  “Il existe un sentiment de dégoût et de haine éprouvés par les habitants des quartiers nord, vis à vis des élections mais en général, de la politique” se désole Hassan Guenfici, collaborateur politique de la majorité municipale marseillaise de gauche. Selon ce natif du 14e arrondissement, les campagnes pour encourager les habitants à voter sont inefficaces car les raisons de l’abstention sont des conditions philosophiques et politiques ancrées dans les quartiers. “Ici, les habitants ne voient pas leur condition de vie changer grâce à la politique, donc ils considèrent que ça ne sert à rien de voter, j’appelle ça l’aversion pour l’isoloir. La blessure est tellement profonde et ancienne qu’il va falloir beaucoup de temps pour qu’ils aillent voter” raconte-t-il.

Au sentiment de décalage entre le “nous” et “eux”, s’ajoute celui d’appartenir aux marges de la société et d’être sans arrêt stigmatisés. “L’abstention dans les quartiers nord est une conséquence de la désaffiliation sociale et économique, mesurable par des variables objectives comme le salaire ou le chômage, mais aussi par un sentiment subjectif d’exclusion”, explique Vincent Geisser. Pour le politologue, spécialiste des discriminations dans les partis politiques français, l’abstention est inter-générationnelle car les candidats méprisent les habitants des quartiers. “Il suffit de regarder les programmes les candidats aux prochaines élections. L’essentiel du discours est anti-quartiers populaires, les candidats jouent sur la peur, les quartiers sont des objets stigmatisés et non valorisés”, analyse le chercheur, avant de poursuivre sur un ton un peu plus agacé : “On dénonce sans cesse la violence dans les quartiers nord, alors que les jeunes reçoivent ces discours comme une véritable violence à leurs égards. C’est paradoxal.”

“Les quartiers ne sont pas des punching-ball électoraux”

L’abstention devient alors pour beaucoup un acte politique, une critique radicale pour exprimer une colère politique et sociale. Ceux-là iront voter quand ils se sentiront concernés, “quand il faut par exemple contrer les candidats d’extrême-droite, c’est le problème, la peur motive plus que l’espoir” déplore Hassan Guenfici.

Pour encourager les jeunes à voter, il faudrait donc selon les habitants rencontrés commencer par considérer les quartiers. Venir à la rencontre des habitants quelques mois avant les élections, comme Jean Castex en décembre dernier, n’est plus suffisant, estiment-ils. “Il faut une réelle volonté électorale d’agir dans les quartiers, il ne faut pas prendre les quartiers pour des punching-ball électoraux mais plutôt tout faire pour impliquer les jeunes dans la vie politique”, s’agace Vincent Geisser. Une implication pour passer d’un statut d’électeur passif à celui d’un actif. “La priorité est d’encadrer les jeunes, les former politiquement régulièrement. J’insiste vraiment sur la formation et l’implication des jeunes, un peu comme le parti communiste le faisait il y a des années, il offrait une structure pour les encadrer”, se souvient Hassan Guenfici. L’augmentation des ateliers dans des lycées ou dans des collèges font partis des propositions du jeune homme.

(*) Le prénom a été changé.

Auteur·trice
Diana Melhem

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