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Remplir sa piscine ou non ? Le 13 nage entre deux eaux

Les Bouches-du-Rhône font face à des périodes de sécheresse de plus en plus importantes. Les épisodes pluvieux se font rares et les températures s’élèvent, à mesure que le climat se dérègle. Les habitants qui ont un bout de jardin ne rêvent pour la plupart que d’une chose en ces périodes de forte chaleur : avoir leur propre piscine. Mais cette année, les restrictions de consommation d’eau sont drastiques et risquent de compliquer le plan de bon nombre d’entre eux. Les riverains sont inquiets, les professionnels impactés et les élus tentent de trouver des compromis. 

Un trou béant de dix mètres par cinq. Au milieu de l’étendue verte du jardin de Sybille et Germain, leur  future piscine prend forme. Heureux propriétaires d’une maison achetée à l’automne, à Allauch, ce couple de retraités voulait son propre bassin. Ils ont de suite sollicité les autorisations auprès de la mairie et ont contacté des piscinistes pour faire les devis. Les travaux ont pu commencer à la fin de l’hiver. « Pas une mince affaire ! », s’exclame Sybille, mais selon elle, le plus gros du chantier est fait, « il ne reste qu’à installer le liner et remplir la piscine ». Sauf que cette année ce sera peut-être l’étape la plus difficile.

Allauch fait en effet partie des communes des Bouches-du-Rhône régulièrement en alerte sécheresse. 2022 a été une année noire, les tensions pour l’accès à l’eau se sont multipliées et, avec, les mesures de restriction prises par le préfet.

Une piscine… qu’on ne peut pas remplir !

Cette année, cela se répète. 32 jours sans pluie ont mené, début février 2023, les autorités à placer la totalité du département en état de vigilance. Depuis le 20 mars, un arrêté préfectoral indique que Allauch comme 18 autres communes du département sont en état de crise sécheresse cette fois-ci, le plus haut niveau de gravité. Le remplissage des piscines est interdit, ainsi que l’arrosage des espaces verts par exemple. Des mesures inquiétantes si tôt dans l’année.

Mais Sybille et Germain ont l’impression que c’est pareil chaque année et ne voient pas le problème avec leur piscine. « De toute façon, une fois qu’elle sera pleine, on ne va plus la vider », se défendent-ils quand on leur parle de surconsommation d’eau. Ils espèrent pouvoir remplir leur nouvelle piscine entre deux arrêtés d’interdiction, pour éviter l’amende de 1500 euros à 3000 euros.

La piscine en construction de Sybille et Germain ne pourra peut-être pas être remplie si Allauch reste en situation de crise sécheresse. Photo Clothilde Jupon.

Sylvie, co-gérante de Ferré Piscines à Allauch assure pour l’heure continuer à construire environ 80 bassins par an dans son secteur et ne pas subir d’annulations de ses clients, mais elle voit bien qu’ils sont plus inquiets. « Beaucoup se demandent s’ils auront le droit de remplir leur piscine une fois construite et ont peur d’être réprimandés », concède-t-elle. Pour l’heure, elle affirme avoir encore le droit de faire le premier remplissage une fois la piscine creusée, sans certitude que cela soit encore le cas dans les mois à venir. Mais elle reste rassurante : « On explique à nos clients qu’une fois remplie, il est surtout important d’entretenir l’eau, que cela n’est pas nécessaire de la vider et de la re-remplir si elle est verte ».

Piscinistes pointés du doigt

Entre eux, les professionnels du secteur partagent leurs doutes sur les mesures prises par les autorités publiques et sur comment appréhender la sécheresse. Les 28 et 29 mars, réunis au Parc Chanot pour les assises des professionnels de la piscine, le premier débat portait sur cette problématique. L’inscription « Ressources en eau : comment s’organiser et casser les idées reçues ? » donnait le ton à peine les portes du bâtiment passées. Mais peu importe les critiques, la Fédération des professionnels de la piscine (FPP) martèle que les 3 millions de piscines privées en France ne représentent que 0,15 % de l’utilisation de l’eau nationale sur 2022. Ce serait donc un paradoxe de les épingler « pour la mauvaise gestion de l’eau en France », selon le communiqué de la fédération, qui « appelle les pouvoirs publics à ne pas se tromper de combat ».

Mathilde Chaboche, adjointe au Maire de Marseille chargée de l’urbanisme, ne pointe personne du doigt. Pour elle c’est un combat collectif à mener : « Les piscines individuelles sont une absurdité écologique, encore plus quand elles sont alimentées en eau potable, comme c’est le cas à Marseille ». En effet, il n’y a qu’un seul réseau de distribution d’eau, propre à la consommation et aucun moyen de recourir à l’eau brute. « On est clairement sur un cas de consommation déraisonnable qui porte atteinte à la ressource en eau potable pour faire boire tous les habitants de cette ville, s’insurge l’élue. A cela s’ajoute l’impact sur le fonctionnement écosystémique des sols quand on crée une nouvelle piscine ».

Marseille fait bloc

Une fois toutes ces cartes sur la table, la mairie a dû adapter sa politique pour encadrer davantage les possibilités de créations de piscines. Depuis 2021, Marseille est d’ailleurs la seule commune à adopter un régime dérogatoire défavorable à la construction de nouvelles piscines privées lors du vote du plan local d’urbanisme intercommunal (PLUi).

« La situation de sécheresse de notre territoire est gravissime, ça nous oblige à dépasser les enjeux de confort d’avoir sa propre piscine, chez soi, et à être beaucoup plus raisonnable sur la ressource en eau », explique l’adjointe qui se réfère à la stricte application du code de l’urbanisme.

Si on observe les chiffres, on constate que de moins en moins de demandes sont déposées en mairie, mais surtout que de plus en plus de projets sont refusés, sans pour autant totalement interdire les nouveaux bassins. « En 2021, 360 piscines ont été construites, 65 ont été refusées. En 2022, seules 220 piscines ont été creusées et 92 refusées », liste Mathilde Chaboche. L’élue y voit là l’effet de la mesure mais espère surtout qu’une part de la sensibilisation aux enjeux climatiques et environnementaux fait petit à petit changer les mentalités. Prochaines étapes envisagées dans cette transition : redonner un meilleur accès au littoral et pouvoir proposer des espaces de baignades mutualisés par quartier pour « sortir du schéma individualiste de la piscine personnelle. »

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