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Quels souvenirs gardent les Harkis des camps où ils ont vécu ?

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À la fin de la guerre d’Algérie, 90 000 Harkis ont fui leur pays par peur de représailles de la part de leurs compatriotes. Une fois arrivés en France, ceux qui n’avaient pas les moyens de se loger par eux-mêmes sont installés dans des camps. Discriminations, humiliations, conditions de vie indignes… Près de 30 ans après leur abandon officiel, quel souvenir laissent les camps de harkis dans la mémoire collective ?

Lorsque les touristes réservent un séjour au « Village de vacances La Baume », à 20km au nord d’Aix-en-Provence, ils ne s’imaginent pas qu’ils dormiront dans ce qui était autrefois un camp de Harkis. Ces « bungalows » ont accueilli, de 1963 à 1975, des dizaines de familles dont les hommes ont servi de supplétifs à l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Sur le site du local vacancier, aucune indication historique. 

Une piscine a été rajoutée, et malgré l’ensemble assez modeste, rien ne laisse imaginer un passé lourd d’histoire. Rien, sauf une plaque. Apposée à un petit bloc en pierre entouré de graviers, elle rend discrètement hommage à ceux qui se sont battus pour la France : « Pour que vive la mémoire des harkis et de leurs enfants. »

Les cabanons du hameau de La Baume sont restés tels quels, depuis 1975.
Sur le mémorial du Village de Vacances, on peut lire “Pour que vive la mémoire des harkis et de leurs enfants. Ici furent installées des familles de harkis de juin 1964 à janvier 1975″

A 30 kilomètres de là, un autre camp, nommé le « Logis d’Anne », ou camp de Jouques. Plus aucun vestige d’antan, plus de trace des cabanons, les lieux sont laissés à l’abandon et envahis par la végétation. Ania Ghozelam, vient souvent se ressourcer sur ce lieu de mémoire. Fille d’un combattant harki, elle y a vécu de 2 à 48 ans. A l’école, « quand on mangeait à la cantine, c’était les Arabes d’un côté et les Français de l’autre », se souvient-elle. 

Ania et Moustapha, descendants de Harkis, sur les lieux de l’ancien camp de Jouques.

Les professeurs leur attribuaient des noms français. Ainsi, Ania s’appelait Betty, Habiba devenait Marie, Malika devenait Maryvonne. « Ils nous prenaient pour des sauvages , regrette Ania. Et c’est vrai qu’on a vécu comme des sauvages, il faut dire ce qui est. »

Ania se souvient de l’insalubrité, du froid de l’hiver, de l’amiante qui pourrait être la cause de  nombreux cancers respiratoires au sein de la communauté, des visites des gendarmes qui « venaient jeter un œil ». Les humiliations étaient quotidiennes. Quand elle n’allait pas à l’école, elle travaillait avec les femmes lors des vendanges, seule activité où elles parvenaient à se faire embaucher. Les hommes, eux, travaillaient dans les hameaux de forestage et l’argent récolté servait principalement à financer l’entretien du camp. Chaque famille devait y participer : 8 500 francs par mois (environ 1300 euros). Selon Ania, plusieurs familles se sont endettées, ne parvenant pas à réunir les sommes.

Malgré tout, Ania se sent très attachée à cet endroit, où elle a grandi et vécu entourée de ses proches. Ici, elle se sentait “chez elle”, un sentiment qu’elle n’a jamais retrouvé depuis. Alors, “le pardon et l’argent” de la loi de reconnaissance envers les Harkis, promulguée le 23 février 2022, elle n’en veut pas. Ce dont elle rêve, c’est qu’on rende ce terrain à la communauté Harki. Qu’elle puisse y construire sa maison. Ania a créé une association qui se bat pour que cet ancien camp soit reconnu comme un site historique, légué à la mémoire des futures générations. Une façon aussi d’empêcher tout projet de construction sur le site

Auteur·trice
Auteur·trice
Eva Massy

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